mardi 29 septembre 2026

Aujourd'hui j'ai mangé un homme

Aujourd'hui j'ai mangé un homme. Cela faisait longtemps que je réfléchissais à réaliser cette expérimentation. Dans mon enfance, le dimanche matin, ma famille se mettait en ordre de marche dans la sérénité pour se rendre à la messe sur le coup des onze heures, accompagnée de la grand-mère, figure tutélaire dont le corps avait été marqué par la répétition des travaux agricoles et dont je revois encore le visage rougi par les braises de l'âtre du fournil alors qu'elle enduisait la galette de l'onction d'une généreuse noix de beurre. Arrivés devant l'église du village, les paroissiens franchissaient le seuil en pierre de taille pour s’assoir sur les bancs, dominés par un Christ en croix qui avant d'effrayer ces âmes paysannes séjournait au Parlement de Bretagne. Pendant une petite heure, la succession de lectures et chants conduisait l'esprit à se vider pour se préparer à la dégustation insipide du corps du Christ, cette hostie qui vous collait au palais pendant de longues minutes malgré les tentatives désespérées de la langue pour l'en décoller, tout en conservant une image de respectabilité extérieure.


Aujourd'hui j'ai mangé un homme. Plus précisément, un petit d'homme. Mes recherches dans la bibliothèque municipale de cette ville cossue de banlieue parisienne m'avaient conduit à déterminer que l'optimalité gustative devait être atteinte pour un enfant entre huit et dix ans, avant que les hormones masculinisantes ne couvrent de leur âpreté le subtil bouquet d'un être pur. Je l'avais choisi avec soin, alors que je l'observais depuis plusieurs semaines s'ébattre au milieu de ses camarades dans la cour de récréation, ses mollets délicats exposés à ma vue, promesses d'une succulence proche. Alors qu'il rentrait chez lui après une partie improvisée de football dans un bosquet dont la municipalité ne faisait tondre l'herbe que deux fois l'an, la lame trancha sa gorge. Je voulais voir l'expression de la terreur, de l'incompréhension et de l'apaisement final dans ses yeux, profiter de ces moments uniques que peu de mes congénère s'autorisent à savourer, et plus pragmatiquement relever le goût trop fade qu'une mort non consciente aurait immanquablement laissé. Je fus confronté au dilemme du choix de la pièce inaugurale de mon festin. Fallait-il que je plonge ma main dans sa poitrine pour me saisir de ce cœur encore brûlant, à la façon dont les natifs nord américains consommaient le bison fraîchement tué ? Trancher sa langue m'apparut comme le meilleur moyen de mettre fin à mes questionnements. Je pouvais désormais détacher le muscle du mollet de l'os, et le faire saisir sur les braises. Je revis une dernière fois ma grand-mère, et une larme coula sur ma joue.